La grâce du funambule

Posted: 6 novembre 2011 in Uncategorized

Je chemine sur un fil. Tour à tour fil du rasoir, fil d’Ariane. J’avance, lentement, un pas après l’autre, me balançant entre l’infini du ciel et le fini de la terre, entre liberté et nécessité, percevant sous la plante du pied la surface infime me retenant dans l’espace, jouant avec mon balancier – cette béquille de l’ange – pour ne pas choir dans le néant, sachant que je ne pourrai jamais m’arrêter et encore moins me laisser posséder par la peur qui me ferait irrémédiablement tomber.

Je suis funambule. Et c’est dans le déséquilibre que je trouve l’équilibre, ce qui n’est en aucune façon paradoxal. Après tout, la vie n’est pas une science exacte, alors pourquoi ne pas se rendre en permanence disponible à l’inattendu, à l’imprévu, c’est-à-dire à ces touts petits riens, à ces événements minuscules du quotidien que représentent le fumet matinal d’un café, le sourire d’un voisin de table, au bistrot, une pluie soudaine quand on a oublié son parapluie, le cri d’un enfant, au loin, que l’école arrache à sa mère ?

J’essaie de penser, au lever, qu’on peut aussitôt remplacer un pied gauche par un pied droite, et qu’on peut simplement remercier la vie… d’être en vie ! Quel cadeau précieux que la gratitude qui nous conduit à aimer ce que nous avons, ce que nous possédons – à commencer à l’intérieur de nous – , plutôt que nous aigrir à désirer ce qui est aussi accessoire qu’un accessoire à la mode, une babiole, un caprice matériel, et que nous n’aurons pas les moyens d’acquérir ? A cette aune-là, les riches ne sont-ils pas les plus pauvres ?

J’ai appris quantité de choses avec la méditation. Je conserve un souvenir précis d’un premier voyage chez Thich Nhat Hanh, ce vieux moine zen qui a transporté un bout de son Vietnam natal près de Bordeaux, pour en faire une vraie terre d’asile. Le Village des Pruniers, comme une respiration au milieu des suffocations du monde. C’était un peu avant le crépuscule, à la méditation du soir, et j’avais tant bien que mal trouvé une posture qui ne me faisait pas trop souffrir sur mon zafu écroulé. Devant moi, un mur blanc et une fenêtre qui m’offrait une vue sur des arbres, un bout de ciel… Et, hormis quelques chants d’oiseaux, le silence vertigineux d’une communauté monastique plongée dans une conscience profonde. Et là, tout-à-coup, durant quelques secondes, j’ai ressenti une sérénité inédite, une plénitude intérieure phénoménale. Il me semblait que tout allait de soi, que chaque chose dans le monde se trouvait à sa juste place… Les fleurs, la fenêtre, le monde, mes tristesses et une foule d’émotions que je regardais passer comme les images d’un film muet sur mon écran intérieur.

Une autre fois, un matin à l’aube cette fois, pour la première méditation de la journée, les yeux encore remplis de sommeil, je me suis senti bouleversé par un ciel parsemé de milliers et de milliers d’étoiles jouant des coudes, si j’ose dire, et qui semblaient me rappeler que je faisais partie de cet infini bien visible. Et que je respirais un peu de leur poussière.

Ces émotions n’ont rien de commun avec un quelconque idéalisme de pacotille, une spiritualité de bazar. Diverses prises de conscience, dans ma vie, m’ont aidé à comprendre que, bon gré mal gré, j’appartiens à ce monde global, avec ses magies et ses horreurs, et que j’y ai ma part de responsabilité, ne serais-ce qu’à commencer par moi. J’avais passé tant d’années à me flinguer, me massacrer, que j’avais pris conscience qu’il me fallait changer d’état d’esprit, de regard. Et de considérer la moitié pleine de la bouteille plutôt que la moitié vide, sans jeu de mots malheureux.

La notion d’instant présent est à la mode et pour cause… Cet instant présent que j’ai retrouvé si souvent au cours de mes pérégrinations et quêtes existentiels, tant dans le bouddhisme que dans la sophrologie ou le programme des Alcooliques Anonymes : là où les grands esprits se rejoignent ! Un instant présent qui me permet d’être justement présent à moi-même tout le temps, quelle que soit mon activité du moment, alors que nous avons tendance à toujours avoir un coup d’avance : en prenant son petit-déjeuner on se fait du souci pour son travail plutôt qu’apprécier sa tartine, à son poste de travail, on imagine déjà le repas de midi plutôt que trouver de l’intérêt à ce que l’on fait, et ainsi de suite. Pire encore, on ressasse, on rumine, on jette du sel sur des blessures de hier, d’avant-hier, et de plus antédiluvien encore. Sans rire, il m’arrive fréquemment d’avoir envie de demander à un interlocuteur, qui n’a de cesse de porter son regard à gauche et à droite : « Toc, toc, il y a quelqu’un ? »

Chez les Alcooliques Anonymes, j’ai appris la force de l’humilité, cette notion si délicate et complexe qui m’a éloigné de mes extrêmes meurtriers, à savoir que dans le fond d’un verre j’étais incapable de me voir autrement que comme une crotte infâme ou un champion du monde exemplaire. J’ai donc cessé ce grand écart grotesque, puis cultivé l’art bouddhique et délicat de la voie du milieu. Dans son film, « Little Bouddha », Bernardo Bertolucci en donne des images très poétiques avec un musicien, dans une barque, qui explique à un enfant que si la corde d’un instrument de musique est trop lâche, elle ne donne qu’un son médiocre, alors que si elle est trop tendue, elle rompt. Avec une tension juste, la corde se met à chanter…

Sans complexe aucun, je fais feu de tout bois, dans un joyeux syncrétisme. Glanant, ci et là, des concepts qui m’attirent et qui ne me semblent pas impossible de vivre pleinement dans la vraie vie, avec l’entier de mon corps et de mon esprit. Mais aussi en prêtant une oreille attentive à mon intuition, cette portion la plus noble de l’intelligence, écoutant les petites voix parfois discrètes du corps et de l’esprit me soufflant leurs désirs futiles ou impérieux besoins.

Du bouddhisme, j’ai entre autres choses appris l’impermanence de l’existence qui fait que tout est mouvement constant, que pas un seul instant ne ressemble au précédent ou au suivant, et que si la tristesse m’envahit, la joie suivra. Ma carrière de journaliste m’a fait rencontrer, il y a longtemps, un homme que j’admire, Amin Maalouf. Dans son roman « Léon l’Africain », il fait dire à son héros : « Toutes les langues, toutes les prières m’appartiennent, je n’appartiens à aucune. » J’en ai tiré une règle : je ne suis prisonnier d’aucune culture, d’aucune religion, d’aucun dogme. Je pioche ce qui me plaît et ce qui me semble juste, tant au gré de mes recherches que dans les hasards de l’existence, étant bien certain que la vérité n’a rien d’unique. Au contraire, elle est multiple, changeante, capricieuse, trop souvent irrésistible et fatale comme le vide.

Du funambulisme, la fatalité m’a brutalement conduit, il y a quelques mois, à flirter avec l’équilibrisme, voire l’illusionisme. Cancer ! Assorti de métastases, ce qui accélérait brutalement mon petit compte à rebours personnel. Pour quelques semaines intensives, jeté dans un univers de blouses blanches, mon futur se résumait soudain à l’hypothèque et à l’aléatoire.

J’ai donc repris mon balancier de funambule, comme le berger son bâton, pour retrouver un équilibre qui se situait, encore et toujours, entre l’infini du ciel et le fini de la terre, ce qui valait mieux que me laisser chahuter par des vents mauvais, entre amertume et désespoir. Et puis quoi, ce n’est pas parce qu’on a le cancer qu’il faut faire la gueule ! Ce n’est pas si impossible qu’il y paraît : se savoir plus ou moins condamné avant le terme (une espérance de vie moyenne, si l’on préfère), décuple la valeur et la saveur de chaque journée. D’autant que la maladie m’ouvre des portes, m’offre des perspectives différentes.

Mes cellules débridées m’appartiennent et j’ai saisi assez tôt qu’il valait mieux accueillir sa maladie, lui parler, l’inciter au calme, plutôt que lui opposer une humeur farouche et belliqueuse. Sur l’heure, le crabe semble tolérer que je le tienne en laisse. Grâce, bien sûr, aux bons offices de mes blouses blanches, mais aussi grâce à mes intimes : pêle-mêle, Thich Nhat Hanh, le Bouddha, Bob et Bill, les deux fondateurs de la fraternité des Alcooliques Anonymes, des proches fiables et fidèles, une amie sophrologue magnifique d’humanité, Amin Maalouf et… tant de livres, parlant tout autant de la vie que de la mort, dans lesquels je continue à étoffer ma petite batterie de cuisine existentielle, ce bricolage improbable qui m’aide à voir des couleurs sur ma toile du journalier, en plein milieu d’une grisaille épaisse, quelquefois.

Jusqu’ici, c’est le chemin que j’ai emprunté pour demeurer en contact permanent avec moi-même, pour vivre dans la pleine conscience, que je mange, que je plaisante avec des potes, que je récure ma baignoire… Être présent à moi, juste pour aujourd’hui (demain, on s’en fiche !), sans juger quoi que ce soit, qui que ce soit, laissant passer les colères et les tristesses, les remords et les regrets – ces pathétiques inutilités – , comme des nuages poussés par le vent dans le ciel de ma conscience. Et si je suis capable de m’inventer des réalités intérieures, je suis également capable de me laisser balader par l’existence, m’abandonner à l’abandon, vivre une authentique acceptation de ce qui existe dans l’intimité de mes cellules, me laisser dépasser par moi, rage et volonté comme pieds et poings liés. C’est quasi l’assurance de traverser plein de moments, dans la journée, le soir ou la nuit, de bonheurs intenses, déraisonnables, et venus de nulle part.

Aujourd’hui, mon ambition la plus rocambolesque n’est pas de partir comme un voleur : quelle horreur ! Je rêve, au contraire, de me laisser bercer par la vie jusqu’à sa limite extrême, en étirant le temps au-delà du possible, ça va de soi ! Pour ensuite me laisser glisser dans la douceur cotonneuse d’une voie royale entre l’ici et un ailleurs. Et accéder sereinement à une dimension de la conscience qui m’est encore inconnue (mais qu’il m’arrive de désirer), en toute confiance et… bien vivant.

Aimé Corbaz

LE CANCER N’A PAS TOUS LES DROITS…

Passée la tentation du repli et du silence, on saisit qu’on peut accueillir son cancer, dialoguer avec lui, l’apprivoiser… Touché par la maladie, j’écoute ainsi mes peurs, mes besoins, mes tristesses et mes bonheurs dans l’instant présent. Sans juger.

Ce cheminement, je vous propose de le partager avec moi. Au travers d’une parole libre, d’une relaxation qui apaise le corps et l’esprit, d’une méditation qui restaure le lien avec notre moi profond et nos vraies valeurs.

Rien de magique à cela mais une confiance en soi retrouvée, un calme intérieur inédit, le goût renouvelé de faire des projets. Et surtout, le désir impérieux de s’inscrire dans la vie plutôt que dans l’agonie.

CABINET PASCAL GRINGET, rue de Lausanne 53, 1020 Renens

Le premier lundi du mois, de 18 h 30 à 19 h 30  (7 novembre & 5 décembre 2011; 9 janvier, 6 février, 5 mars 2012…)

Sans contribution financière